Le speedrun : changez votre façon de voir le jeu vidéo
Dossier

Le speedrun :
changez votre façon
de voir le jeu vidéo

Crédit : Sega
Valentine B.
Valentine B.
Autrice Micromania-Zing

Oubliez tout ce que vous connaissez d’un jeu vidéo. Car le speedrun est là pour tout casser. Cette discipline où un joueur doit finir un jeu le plus rapidement possible permet une lecture totalement différente du jeu vidéo.

Pour célébrer les 802.166 euros amassés lors de la deuxième édition du marathon caritatif de speedrun SpeeDons à l’initiative du streamer mistermv, quoi de mieux que de parler de cette discipline incroyable qu’est le speedrun. Le tout en douceur.

Speedrun ? Qu’est-ce à dire que ceci ?

Il n’est jamais simple de comprendre cette branche vidéoludique. Le speedrun demande une concentration extrême et une connaissance poussée d’un jeu pour le terminer le plus vite possible. Il existe différentes disciplines : le any% (finir le plus vite possible de n’importe quelle manière), le 100% (faire tous les objectifs du jeu), le low% (terminer avec le moins d’équipement possible), etc. Certains pourront se faire sous la forme d’un boss rush comme dans la saga des Soulsborne. D’autres mettront en place l’utilisation de glitchs, des bugs du jeu, ou justement le glitchless. En speedrun, on voit souvent des moves assez fous : des OOB (out of bounds) qui sont des bugs qui permettent de sortir des limites du jeu pour atteindre plus rapidement un nouvel endroit. Mais aussi les sequence breaks (des skips d’énormes passages du jeu et de cinématiques) et même des utilisations de patterns très précis du personnage. On entend souvent les runners dire “le jeu est un peu cassé”, et ce n'est pas faute de le dire. Le jeu montre des facettes totalement folles dans un speedrun, qui ne semblent pas comprises par le commun des mortels.

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Crédit : From Software

Un autre style a la cote dans le milieu : le Tool-Assisted Speedrun, appelé TAS. Il s’agit d’utiliser un logiciel pour baliser les inputs (les actions du joueur) afin qu’ils soient “pixel perfect”. Cela ajoute plus de précision dans les gestes et exploite chaque pixel du jeu pour optimiser une run et trouver le chemin parfait pour atteindre la fin rapidement. Pour faire simple : c’est un speedrun codé par un humain mais exécuté par un robot. Il en existe des incroyables comme celui de Super Mario Sunshine ou plus celui du DLC “Farewell” de Celeste montré lors de la deuxième édition de SpeeDons. Le TAS est beaucoup plus spectaculaire que le speedrun, les gestes étant complètement codés. Les runners en profitent pour faire des moves improbables, notamment dans les phases de side-scrolling ou lorsqu’ils doivent attendre qu’une scène se déclenche.

Une scène immense

Établir un record n’est pas une mince affaire et avant cela, le speedrunner passe par différentes étapes. On ne devient pas le meilleur de tous en deux secondes. Ce sont, pour beaucoup, des centaines voire milliers d’heures passées à trouver les failles et à refaire des runs à coups de resets intempestifs. À essayer d'établir son record aussi appelé PB (personal best, traduit comme “meilleur record personnel”) ou de battre le record mondial. Mais, plus on est de runners, plus on cherche vite. Alors les jeux disposent d’importantes communautés qui découvrent ensemble les bugs à exploiter. Les runners sont nombreux et la compétition n’est pas vraiment de mise. Au contraire, c’est l’entraide qui prime sur le reste. Sur la scène du speedrun, de grands titres du JV sont très populaires, notamment The Legend of Zelda : Ocarina of Time, Super Mario 64, Super Metroid, Celeste, Dark Souls, etc. Les records enregistrés et connus sont répertoriés sur le site speedrun.com.

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Crédit : VB

Le speedrun prend de l’ampleur au fil des années et se lance dans les événements caritatifs sous forme de marathon. L’AGDQ (Awesome Games Done Quick) est le plus connu au niveau mondial. En France depuis deux ans, c’est SpeeDons qui s’est fait une belle place dans le milieu. Pendant 55 heures, des runners enchaînent les jeux pour soulever des fonds pour l’association Médecins du Monde. Ils montrent leurs skills dans les différents jeux choisis : Chicory : A Colorful Tale, Hollow Knight, Deathloop, Dark Souls 3, Beat Saber, Tintin au Tibet, etc. Une tâche compliquée sur le papier mais l'exécution est toujours très impressionnante. Le public ébahi y va de son commentaire ou onomatopée, car cela remet complètement en question sa façon normale de voir le jeu vidéo en question.

Un jeu peut en cacher un autre

Voici la réaction authentique de quelqu'un qui regarde le speedrun de son jeu préféré : “Mais comment c’est possible ?! On ne joue vraiment pas au même jeu”. Eh bien, si. Alors pour tout dire, le jeu est le même quand on joue en tant que casual et que runner. Oui, cela paraît fou, surtout quand on voit ce qu’il lui fait subir. Mais il est possible que les speedrunners, à force de fouiller et fouiner dans la substantifique moëlle du jeu, en fassent ressortir des choses qu’on aurait jamais pu imaginer. Prenons l’exemple du speedrun de The Elder Scrolls V : Skyrim, l’histoire est assez longue et très linéaire malgré l’open-world (aller d’un point A à B, en passant par des missions secondaires). Mais en speedrun, la route se fait différemment à coups de sequence breaking pour ne pas avoir à subir des cinématiques ou des passages trop longs. Ces moments peuvent gâcher une run ou sont un “run killer” souvent soldé par un reset.

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Crédit : Bethesda

Autre exemple, un speedrun de Sonic confère un véritable spectacle. Le jeu exploite tant de glitchs qu’on le considère comme un jeu “gruyère”, à cause de ses nombreux trous qui nous permettent de passer souvent hors de ses limites (OOB). Et aussi terminer une run de Dark Souls III sans prendre de hit comme pendant l’édition de SpeeDons par le runner LeoVernard. Alors que tout le monde connaît la difficulté infâme de ces jeux. Cela confère un véritable challenge et remet en question sa vision du jeu. Dans ces cas-là, cela peut donner des idées aux joueurs d’appréhender l’histoire différemment et de donner envie d’essayer ces idées et chemins alternatifs.

Le speedrun, c’est de l’art

Est-ce qu’on peut dire qu’un speedrun change la lecture de base d’un jeu vidéo ? Dans un sens, oui. Comme le matériau est exploité d’une manière différente, cette dernière remet totalement en question la vision originale conférée par un jeu. Les speedrunners sont généralement fans du jeu runné et le connaissent par cœur. Ils souhaitent donc montrer ce qu’il a dans le ventre et qu’il n’est pas aussi bien codé qu’il n’y paraît. Bon, il est vrai qu’un jeu vidéo n’est pas censé être autant brisé, voire démembré, de cette façon. Certains jeux ont même tendance à souffrir par rapport à ce pourquoi ils sont prévus. Parfois, exploiter un bug fait disparaître l’ATH ou fait bugger les textures. Le jeu est presque méconnaissable, cela fait bizarre pour des joueurs “normaux”.

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Crédit : Extremely OK Games

Mais autant la lecture d’un jeu speedrunné est difficile à comprendre, autant elle est jouissive une fois qu’elle est comprise. Le speedrun permet de prendre un jeu sous une facette moins visible et plus visuelle. Il délivre le jeu de son carcan habituel et se met à créer un joyeux chaos mais toujours ordonné selon les runners. Se mettre dans un coin pour forcer un OOB, suivre un pattern de coups très précis pour créer un enchaînement improbable, utiliser les glitchs du jeu pour faire des mouvements chelous, etc. On se dit finalement que le jeu a des capacités assez folles. Certains possèdent des fonctionnalités pour le speedrun, comme Resident Evil 2 Remake ou Celeste. Mais ceux qui n’ont pas prévu cela se voient être complétement cassés et reconstruits de manière folle. On peut considérer que le speedrun est un courant artistique dans le monde du jeu vidéo. Belle à contempler, la discipline réinterprète un jeu avec nervosité, mais avec tant de grâce. Il suffit simplement de se lancer dans la run.