L'histoire du développeur qui refusait que son jeu soit culte
Dossier

L'histoire du développeur
qui refusait que
son jeu soit culte

Crédit : Toby Fox
Etienne C.
Etienne C.
Auteur Micromania-Zing

Undertale partout, Fox nulle part : si son RPG est devenu une référence du genre, Toby Fox a toujours prôné la discrétion. Comme pour se protéger d'un engouement qui le dépasse depuis 2015, et qu'il n'a pas nécessairement anticipé.

« Bien qu'il soit sorti il y a un an, mon avis n'a pas changé. C'est un RPG de niche qui mérite environ 8/10. Si vous appréciez les personnages et l'humour, vous l'aimerez et lui pardonnerez ses défauts. Si ce n'est pas le cas, vous le détesterez sans doute ». C'est difficile à croire mais c'est en ces termes que Toby Fox juge Undertale en 2016. Malgré les centaines de milliers de ventes, les récompenses qui s'additionnent ou le fait qu'il ait été élu, quelques semaines plus tôt, « meilleur jeu de l'histoire » par la communauté GameFAQs devant The Legend of Zelda : Ocarina of Time. À ses yeux, Undertale est une anomalie qui ne mérite que partiellement l'attention qu'on lui porte, bien qu'il admette que le concept détourne les règles traditionnelles du RPG ou que l'histoire puisse résonner chez certains. Pour expliquer ce triomphe, il invoque la chance, se dit « surpris que tant de personnes apprécient ce genre de jeu ». Bref, il la joue modeste pendant que l'industrie du jeu vidéo lui déroule le tapis rouge. Et quand on s'intéresse au profil du bonhomme, que le journal Le Monde qualifie « d'insaisissable », ça surprend peu. Explications.

Crédit : Toby Fox

Wikipédia, structure de données et monstres graciés

Un startuper émérite vous dirait que derrière chaque « success story» se cache un concept répondant à une demande qui n'existe pas encore. Peut-être le qualifierait-il de « disruptif » dans sa présentation Powerpoint avant que quelqu'un ne lui envoie un crayon à la figure. Même s’il n’a pas tort, au fond. Le concept d'Undertale, qui a germé dans l'esprit de Toby Fox en errant sur Wikipedia (plus précisément sur la page consacrée aux structures de données, non ce n'est pas une vanne), a toujours été sa principale force, sa valeur ajoutée. Il tient en une phrase - qui est d'ailleurs le résumé du jeu sur sa page Steam - : « Undertale est un RPG où vous n'êtes pas obligés de tuer qui que ce soit ». Vous incarnez un enfant tombé dans l'Underground, une région souterraine abritant de nombreux monstres. Votre objectif est d'en sortir, évidemment, mais sans nécessairement emprunter ce qu'on appelle, dans le jargon, la « route génocide », consistant grosso modo à buter tout le monde sans se poser de questions. Le système de combat vous offre la possibilité d'épargner vos ennemis, en les complimentant ou en les caressant par exemple. Et vous l'aurez compris : vos choix en combat ont des conséquences sur l'histoire, les dialogues et le dénouement.

C'est ce concept, que Toby Fox a potassé dans son coin entre deux cours de fac, qui a tapé dans l’œil des contributeurs de Kickstarter. En mai 2013, il publie une première démo qui lui permet, un mois plus tard, d'être financé à 100% en 24h. Au total, le développeur de 22 ans récolte plus de 50 000 dollars sur la plate-forme, soit dix fois la somme demandée initialement. Dès lors, il sent que l'engouement autour de son jeu fait maison peut lui donner le tournis. « Non seulement je ne m'attendais pas à ce niveau de popularité, mais au départ, j'en avais peur, raconte-t-il dans un post publié sur Tumblr. Je ne voulais pas qu'Undertale devienne lassant pour les gens ou qu'il soit spoilé avant que quiconque n'ait eu la chance d'y jouer ». Au point de contacter lui-même, raconte-t-il, des youtubeurs pour qu'ils ne fassent pas la promotion du jeu lors de sa sortie. Excessif, vous dites ?

L'une des pires fandom d'Internet

Ceci étant, il a vu juste : en l'espace de quelques semaines, son jeu développé sur RPG Maker et dont l'humour décalé rappelle la série Earthbound devient un phénomène. A tel point que la « fandom » d'Undertale est régulièrement pointée du doigt sur les réseaux sociaux. Accusée, entre autres, d'harceler les youtubeurs qui n'optent pas pour la route pacifiste (considérée comme la «seule» voie valable par les puristes) ou d'avoir eu recours à des bots pour remporter le concours GameFAQs comme le relate Kotaku. « Le jeu est devenu très populaire, admet Toby Fox. Inévitable, même (...) "ne pas aimer le jeu" était considéré comme un péché capital par de nombreux fans sur Internet. En réaction, d'autres ont commencé à détester le jeu, créant un tourbillon sans fin ».

Résultat : Toby Fox a toujours été discret, ne prenant la parole que sur son compte Twitter ou Tumblr. En fouillant sur le web, on trouve très peu d'interviews ou d'apparitions publiques, en dehors de cette photo où il est plutôt bien entouré ou cette conférence où il se planque derrière un canapé et son éternel avatar. Et côté développement, il est resté plutôt tranquille aussi. Depuis 2015, celui qui envisageait Undertale comme « un moyen de faire ses preuves et d'expression » a essentiellement collaboré avec d'autres et bossé sur un gros morceau, baptisé Deltarune, qui n'a pas forcément eu la même couverture médiatique. Ce qui n'est pas pour lui déplaire. « Je ne serais pas surpris si je ne parvenais plus à développer un jeu aussi populaire, prédisait-il. Mais ça me convient. »